
Le diagnostic est posé :
j'ai contracté la beatlemania. Je vous rassure, je ne crie pas dès
que j'entrevois une photo du groupe ou un live, je n'ai pas constitué
un autel avec des bougies, quelques poupées vaudous et des formules
d'incantation magiques pour communiquer avec l'âme de John Lennon.
Non. Simplement je reste admiratif devant l'héritage musical que
nous a légué la bande de Liverpool. Autant de richesse dans les
mélodies, harmonies et rythmes, dans les emprunts aux styles
musicaux, en un mot : de l'émotion. Et tout cela en 12 albums
et en 7 ans. Généralement, dans ce genre de situation, la première
réflexion qu'on se fait donne quelque chose comme : « Comment
j'ai pu attendre aussi longtemps avant de découvrir ce trésor ! ».
il faut dire que le piège était de taille : le train du temps
et de l'impitoyable culture populaire auront propulsé les Beatles au
panthéon du groupe gentillet qui a écrit de jolies mélodies qu'on
pourra reprendre en chantant tous ensemble au coin du feu, accompagné
d'une guitare : Let it be, Yesterday, ou encore Imagine (alors
que cette dernière a été écrite par Lennon après la période
Beatles). C'est simplement occulter plus de 50% de ce que les Beatles
ont composé et joué, avec de nombreuses surprises. Je n'ai aucun
doute qu'après avoir écouté cette sélection que je me propose de
vous faire découvrir ou redécouvrir, vous n'aurez plus la même
conception de ce groupes de 4 gendres idéaux en apparence. Allez,
c'est parti pour un voyage en musique au pays du Mersey beat en
compagnie du redresseur de torts en chef de bord :
Rock'n'roll
Première idée reçue à
détricoter : l'idée d'un groupe gentillet jouant des mélodies
sautillantes avec des paroles niaises à tout bout de champ. Pour
cela, j'appelle à la barre :
Le bases du rock, simple
et efficace, avec un John Lennon qui chante un peu à la Mick Jagger
(rappelons-nous que les 2 groupes se fréquentaient dès les 60's...)
ou encore une grosse influence Beach Boys sur le pont (à 1:10 par
ex.),et enfin un solo de guitare bien affûté à 1:22.
En
résumé : un titre qui illustre bien l'émulation musicale
des 60's avec les plus grands groupes de rock de l'époque qui
s'influencent mutuellement. Et un bijou musical pour la postérité !
En seulement 10
secondes, le parfait résumé de ce qui a fait entrer les Beatles
dans la légende :
Des harmonies
vocales divines !
En embuscade
derrière, un riff de guitare de bad boy des banlieues de Liverpool
rebelle jusqu'aux ongles et tellement efficace qu'il nous donne
envie de tout faire péter !
La ligne de basse de
Mc Cartney sur le morceau... Sincèrement toute la discographie des
Beatles vaudrait le coup seulement pour ces fameuses lignes de
basses : un groove impeccable, une musicalité hors pair et
toujours, je dis bien toujours (et j'insiste:D) au service de la
musique. En clair : un sens de l'équilibre qui témoigne d'un
raffinement très développé.
Le reste de la chanson
s'occupera de finir le travail avec une construction et une
progression imparables jusqu'au final avec des harmonies vocales à
tomber.
Qui a dit que les
Beatles écrivaient des textes « gnan-gnan » ? Ah
oui, c'est vrai : I wanna hold your hand, she loves you, baby
you can drive my car … Ok, certes, de l'aveu de John Lennon
himself, pour les premiers albums, les Beatles ont eut tendance à
expédier les paroles à la va vite pour se concentrer sur la
musique... En d'autres termes, ils s'en foutaient un peu de ce qu'ils
racontaient. Ce n'est qu'à partir de l'album Rubber Soul (1965) que
le groupe fera un effort sur le sujet. Donc revenons-en à Taxman :
chanson composée par Georges Harrison (je ferai un focus sur ses
compos par la suite). Excédé d'être taxé à 96% sur ses revenus,
le brave George imagine un nouveau super héros : Taxman qui
viendrait tout taxer dans le quotidien des pauvres citoyens. Pour le
coup, les paroles sont sarcastiques à souhait « If you take a
walk, I'll tax your feet ». A noter, l'influence du générique
de « Batman » paru tout juste avant cette chanson,
notamment sur le « Taxman » :
https://www.youtube.com/watch?v=1jgE-lrfZ3k
PS : là encore, la
ligne de basse est un régal... Mais bon je vais arrêter de le dire,
ça risque de virer à l'obsession.
(Première digression
d'une longue série :) Un des aspects qui me fascine le plus
dans la musique est la généalogie des courants musicaux. Dans le
cas présent, les Beatles ont fait partie des pionniers du hard rock
et du punk et ce, en 1968, quelques années avant l'émergence de Led
Zeppelin (1er album en 1969) ou encore des Ramones (1975) ou des
Sex pistols (1er album en 1977) :
A écouter également
dans ce registre :
Hey
Bulldog
We
can work it out
A
Hard Day's Night
Les origines
J'en parlais juste
avant, tout musicien a ses propres influences qui façonnent son
univers artistique. Dans le cas des Beatles, avec mes maigres
connaissances, j'ai pu déceler les influences suivantes :
la pop et le rock
des années 50 : en écoutant des titres du 1er album « Please
Please me » (1963) comme
Please
please me ou encore
Misery,
je ne peux m'empêcher de penser aux succès des années 50 comme :
https://www.youtube.com/watch?v=tbU3zdAgiX8.
Des harmonies vocales, aux arrangements, en passant par les effets
apposés sur les voix (reverb, écho), les guitares ou encore la
batterie. En matière de rock,
Roll over
Beethoven est tout simplement un reprise de Chuck Berry
l'un des pères fondateurs du rock'n'roll.
la country/folk
US, qu'on retrouvera tout au long de la discographie du groupe,
comme l'illustrent des titres tels que Get
Back, Ballad of John and Yoko
ou encore I've Just seen a face.
La « Musique
de grand-mère de Paul(McCartney) » : citation
due à John Lennon qui raillait volontiers son compère quand ce
dernier présentait des chansons sautillantes et peu agressives,
comme par exemple : Maxwell's silver
hammer ou encore When I'm sixty
four. On aura beau dire ce qu'on veut, ça reste de la
pop de très bonne facture, un joli swing, des arrangements
intégrant des orchestres classiques comme en témoignent des
pépites comme Eleanor Rigby,
Penny lane, The fool on the hill ou encore Because.
Les influences
indiennes de George Harrison : pas ma tasse de thé (ex :
Within you, without you),
néanmoins, un apport intéressant dans des chansons comme Norwegian
Wood.
Le blues :
déjà dans la structure harmonique de bon nombre de morceaux qui ne
sont ni plus ni moins que des grilles de blues en 12 mesures :
Day Tripper, For
you blue. Ensuite dans les progressions d'accords proche
de cette grille de blues : Revolution
1,Enfin, dans les intonations vocales, écoutez donc ce
stakhanoviste de Paul McCartney se déchirer les cordes vocales sur
Oh ! Darling.
Les Tubes
Évidemment, impossible
de faire l'impasse sur cet aspect du groupe. Dans cette catégorie,
ma préférence va d'emblée à Yesterday
et Hey Jude. Je souhaite
néanmoins revenir sur quelques points au sujet des tubes en général.
Pour moi, ce qui fait qu'un tube vieillit bien est dû à 2 facteurs
majeurs :
1)
la qualité de base
de la composition : enlevez tous les effets, toute la
production du studio d’enregistrement et gardez uniquement la ligne
vocale accompagnée du piano ou de la guitare … Vous entendrez tout
de suite si ça sonne ou pas. Dans ce cas, ça marche plutôt bien :
https://www.youtube.com/watch?v=44RB94H8HrE,
dans ce cas, pas vraiment :
https://www.youtube.com/watch?v=XZ3OLswKKAw :
aucune ligne mélodique qui reste dans la tête et vous donnera envie
de siffloter l'air à l'occasion, juste une diarrhée verbale. Et que
fait-on dans ce cas pour quand même faire péter les 44 millions de
vues sur Youtube ? … Pas besoin de vous faire un dessin.
2)
Le travail du
studio : soit on agit avec modération et 50 ans après ça
envoie toujours le pâté : exemple avec
Got
to get you into my life, toute en classe avec des cuivres
et un swing de bâtard :
https://www.youtube.com/watch?v=bxhhFOnXs2M
ou alors on fait dans le gros kitsch :
https://www.youtube.com/watch?v=puZQmWQT50
avec un groove bien lourdaud (on n'est pas très loin de la danse des
canards), un style de chant complètement inapproprié au morceau.
Par ailleurs, ce qui
prouve qu'une chanson porte beaucoup de choses en elle se voit à la
perpétuation de sa mémoire par des artistes qui la reprendront (par
extension, on peut également mesurer l'importance d'un groupe au
nombre d'artistes majeurs qui suivent et citent ledit groupe comme
influence). Illustration avec Blackbird
: cette chanson enregistrée par Paul Mc-Cartney
accompagné de sa guitare acoustique à la fraîche, un soir d’été
en 1968, à l'extérieur des studios d'Abbey Road, a été reprise
par de multiples artistes d'horizons divers : Soul - Raul
Midon, Rock - U2, Foo Fighters, Folk - Elliot Smith, Jazz -
Bobby Mcferrin Brad Mehldau, Herbie Hancock, Bireli Lagrene/Sylvain
Luc …
Pour ma part, voici mes
2 versions préférées :
https://www.youtube.com/watch?v=RHKAZVaCBFE
et
https://www.youtube.com/watch?v=eE6PLFO_3PI
… Au passage, une anecdote sur les paroles de cette chanson :
j'ai longtemps cherché à comprendre ce que Mc Cartney voulait
exprimer en parlant de cet « oiseau noir »... Tout s'est
éclairé lorsque j'ai lu que cette chanson avait pour thème la
lutte des afro-américains pour leurs droits. Heureuse ou malheureuse
coïncidence que l'album sur lequel elle figure soit paru en 1968,
peu après l'assassinat de Martin Luther King cette même année. Un
argument de plus pour détricoter l'idée reçue selon laquelle tous
les lyrics des Beatles sont niais et sans prétention.
Les compos de
George Harrison et Ringo Starr
Comme vous le savez
peut-être, le tandem Lennon/Mc Cartney a écrit la très grande
majorité des chansons des Beatles. Pour autant, Harrison et Starr
ont proposé des compos bien souvent rebutées car considérées
comme n'étant pas au niveau par le tandem leader du groupe. In
fine, quelques-unes de leurs compos de haute volée seront
disséminées dans la discographie des Fab Four :
Pour George Harrison :
While
my guitar gently weeps : certainement la compo
préférée des guitaristes du monde entier, avec en guest-star Eric
Clapton à la guitare solo. Comme ça, en passant, une petite
reprise de ce hit:
https://www.youtube.com/watch?v=6SFNW5F8K9Y
Something :
un feeling incroyable. Il paraîtrait que c'est le morceau qui
aurait fait gagner le respect de Frank Sinatra au travail de George.
Écoutez donc l'hommage émouvant à Georges Harrison suite à sa
mort au début de la décennie des 2000's par ses anciens
collègues :
https://www.youtube.com/watch?v=E0xcSi7z4HA.
Pour Ringo Starr :
Octopus's Garden, With
a little help from my friend (bien que pour ce dernier
morceau la compo soit de Lennon/Mc Cartney, l'idée étant que sur
chaque album des Beatles, Ringo ait son morceau à chanter... Bel
esprit collectif).
Les mystiques et
inclassables
Amis de l'avant-garde
bonsoir ! Après m'être escrimé à tordre le coup aux
préjugés, je me propose de vous emmener un peu plus en dehors des
sentiers battus. En résumant grossièrement la carrière des
Beatles, on peut distinguer 2 périodes : avant 1965, ils
composent une musique dans la continuité directe de ce qui s'est
fait jusqu'alors, avec de nombreuses reprises sur les premiers
albums, des influences qui leurs collent aux basques. On peut ainsi
considérer que leur personnalité ne s'exprimait pas des masses. A
partir de 1965, plusieurs faits majeurs changent la donne et les
amènent à créer quelque chose de véritablement nouveau :
popularité mondiale acquise (= plus besoin de faire leurs preuves),
décès de leur manager Brian Epstein qui les a guidés vers le
sommet, découverte des drogues (Bob Dylan leur a fait découvrir la
marijuana. Dans la foulée, ils découvrent le LSD alors légal à
l'époque en Angleterre), arrêt des concerts en 1966 (les moyens de
sonorisation de l'époque ne permettait plus de couvrir les cris du
publics... les membres du groupe eux-mêmes ne s'entendaient pas
jouer), voyage en Inde (qui n'aura pas que des conséquences
heureuses), influence de Yoko Ono sur Lennon pour l'amener vers la
musique expérimentale... Parmi toutes les expériences musicales qui
en ont résulté, j'ai choisi quelques titres pour épicer un peu
plus cette playlist :
Les
inclassables :
I
Am the walrus : Si vous ne comprenez rien aux
paroles tout va bien, dans le cas contraire, arrêtez de prendre
des drogues hallucinogènes ! Dans sa démarche
anti-conformiste, Lennon a volontairement voulu brouiller les
pistes lorsqu'il a appris que les chansons des Beatles étaient
étudiées à l'école en Angleterre. Pour y parvenir, il indique
avoir composé les premières paroles sous acide, puis s'est laissé
aller « au bluff comme le ferait Bob Dylan »... Bref du
grand n'importe quoi, mais pas désagréable à écouter pour
autant.
A
day in the life : avec pêle-mêle :
l'association de 2 bouts de compositions de Lennon et McCartney qui
s'avéraient bien coller au niveau des textes, avec l'une contenue
dans le rêve d'un autre, l'orchestre symphonique qui joue sans
partition une montée en grande pompe (une hérésie à l'époque
qui a failli coûter le départ des musiciens classique du studio
lors de la session d'enregistrement, ces derniers n'étant pas,
pour la plupart, assez ouverts d'esprits pour accepter ce genre
d'enregistrement), ou encore l'accord de piano final tenu pendant
30 secondes. Pour ce dernier point, ça peut paraître banal
aujourd'hui avec les moyens technologiques dont nous disposons,
mais pour bien vous faire comprendre le défi de l'époque,
amusez-vous à plaquer ce même accord sur un piano à queue (ou
droit) et enregistrez vous … Inexorablement, vous vous apercevrez
que le son s'estompe complètement au bout de 10 secondes max. Il
fallut à l'ingénieur du son Geoff Emerick redoubler d'ingéniosité
pour y parvenir (mais n'est-ce pas littéralement ce que l'on
demande à un ingénieur ?).
Conclusion : filez
écouter cette étonnante chanson !
Tomorrow
never knows : pour cette chanson, John Lennon
exigea laconiquement que sa voix à l'enregistrement sonne comme
« le dalaï lama psalmodiant depuis le sommet d'une lointaine
montagne »... Le genre de propos qui doivent, à n'en pas
douter, réjouir les producteurs, et autres ingénieurs du son,
dans la direction à prendre pour parvenir à satisfaire un
musicien de la trempe de Lennon. On comprend ainsi un peu mieux
comment autant d'expérimentations ont été possibles dans un
contexte social en Europe et au Royaume Uni aussi rigide durant les
60's jusqu'à mai 68.
La fin ?
Après les Beatles, il
demeure à découvrir les pépites contenues dans les disques en solo
de chacun des Beatles. J'ai commencé à m'y atteler, mais à chaque
fois, je fais le même constat : on ne sent plus cet esprit de
collectif, 4 p'tits gars qui s'éclatent tellement à jouer de la
zik' que ça transpire sur les enregistrements. Une page se tourne,
un héritage demeure.
Pour conclure cette
playlist, quoi de plus logique que de présenter l'ultime morceau du
groupe, figurant sur l'album Abbey Road et qui porte le titre
révélateur de The End.
La petite anecdote sympa sur ce morceau est le solo (ou plutôt les
soli) de guitare situé entre 0:54 et 1:30. Il s'agit en vérité
d'une battle de guitare entre Mc Cartney, Harrison et Lennon qui
jouent à tour de rôle 3 fois (toujours dans le même ordre) un mini
solo. Il est saisissant d'entendre à quel point la personnalité de
chacun transparaît dans son jeu de guitare :
Mc Cartney qui
entame chacune des battles avec son groove bluesy et son attaque
cinglante des notes en staccato.
Harrison le soliste
du groupe qui exprime toute sa sensibilité dans ses vibratos.
Lennon qui
cherche toujours à se faire remarquer et à faire du bruit, comme
en témoigne ses motifs rythmiques répétitifs et agressifs + le
son de guitare tranchant comme une lame de rasoir.
Et voilà, en synthèse,
un bref aperçu du spectre... That's all folks !